Encore feministes !

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action n°16 - 30 mai 2003
"Perspectives nouvelles" ou vieux clichés ?
Lettre ouverte à M. Laurent Brunner, directeur du Festival de Sarrebrück-Moselle

 

30 mai 2003
"Perspectives nouvelles" ou vieux clichés ?


Voici un texte que j’ai écrit en réaction à une série de photos sexistes utilisées comme publicité du Festival « Perspectives nouvelles » de Saarbrücken – Moselle qui commence le 6 juin prochain.
Vous pouvez voir l’affiche sur le site : http://www.perspectives-sb.de/index.html ; je décris ci-dessous celles du programme.

Je vous invite à écrire (en copiant cette lettre ou vous en inspirant) à Laurent Brunner, Conseiller technique pour le Spectacle vivant, Ministère de la Culture et de la Communication, 3 rue de Valois 75033 PARIS Cedex 01
adresse courriel : laurent.brunner@culture.gouv.fr


Lettre ouverte à M. Laurent Brunner
directeur artistique du Festival « Perspectives nouvelles »
de Saarbrücken - Moselle

Paris, le 30 mai 2003
Monsieur,

J’ouvre le programme du Festival « Perspectives nouvelles » de Saarbrücken – Moselle qui se déroule du 6 au 14 juin 2003 à Saarbrücken (Allemagne). Dans le texte de présentation, signé par l’équipe du festival, il est question de « nouveau style, nouveau souffle », de « propositions modernes et surprenantes », d’« exploration intime et osée ».

Je referme le programme, et je regarde la photo de couverture. Comme la photo de dos, comme l’affiche du Festival, elle est tirée d’une série mettant en scène la même femme dans différentes postures.

Parmi les points communs à la série :
- le visage de la femme est caché par ses longs cheveux ;
- elle est vêtue d’une minijupe en imprimé panthère et d’une veste à carreaux roses et verts, largement ouverte et laissant voir son torse nu ;
- elle cache ses seins en les recouvrant par deux récipients métalliques d’une forme tronconique, l’un plus pointu que l’autre ;
- ses jambes sont revêtues d’un collant rouge épais, et aux pieds elle porte des sandales de plage en plastique jaune et violet.
En outre, sur l’affiche, son cou est serré par une cordelette orangée.

Quant au décor, il semble être celui d’une cuisine en travaux ou en ruines : sol en terre battue, carreaux blancs sur un mur, l’autre étant en béton brut, inégal et sali.
Sur l’affiche, la femme est debout, la tête en arrière et un genou replié derrière elle.
Sur le programme, elle est montrée dans le coin des deux murs, accroupie, la tête en arrière, le torse en avant, dans une attitude qui évoque à la fois la fuite, la peur, et le désir d’exhiber ses seins bien qu’elle les masque par les récipients.

Que de « perspectives nouvelles » en effet ! Et quelle invitation originale à un programme « moderne et surprenant » !

À une époque où il est de bon ton dans les médias de présenter les jeunes femmes comme agressives, il faut de l’audace pour refuser la mode du tout-subversif en exposant sans aucune distance critique une femme au visage dissimulé et exprimant un tel mal-être par ses postures.
Le contenu d’images de ce type, qui a pu autrefois être subversif et ironique, s’est éventé avec les années. La femme dans un décor sordide est un grand classique de la publicité « trash », notamment pour des produits de luxe, et on l’a vue aussi dans d’innombrables spectacles dits « modernes ».
Le soutien-gorge pour seins en forme d’obus a bien perdu de son charme depuis le bon vieux temps de Jean-Paul Gaultier et Madonna, qui ont inspiré tant de galas de fin d'année.
Tout dans le costume ou les postures donne une réconfortante sensation de déjà vu : collant rouge et savates en plastique style années 70, minijupe panthère d’un mauvais goût très sûr ; geste d'offrir son torse nu en cambrant ses reins, subtilement contredit par les cuisses serrées dans une posture typiquement féminine : autant de signes révélateurs, selon vous d’un « nouveau style, nouveau souffle », d’une « exploration intime et osée », selon moi d’une banalité affligeante et d’une misogynie qui ne me donnent aucune envie d’aller voir les spectacles que vous annoncez. Quelle complaisance dans ce choix d’une esthétique kitsch mettant en scène une laideur bon marché, ce qui avec le temps a perdu tout caractère subversif !
Quelque chose me chiffonne. Il manque un élément à votre tableau : que diriez-vous d’ajouter un sac en plastique ? C’est l’avant-dernière mode dans les spectacles contemporains.

Vos images ne peuvent que ravir les nostalgiques des Deschiens première manière, les amateurs d’un indémodable sado-masochisme de bazar, les machos de tout poil, les allergiques à la « modernité » culturelle, les détracteurs d’une « culture d’élite » éloignée des « vraies gens », les critiques de la coopération franco-allemande, sans oublier des contribuables de France ou d’Allemagne qui pourraient bien s’offusquer de ce que ce programme soit financé avec leurs impôts.

Je vous lance un appel public et solennel.

Monsieur le directeur artistique, je vous invite :
- à réfléchir aux conséquences de la diffusion dans l’espace public de ces images de femmes et de leur corps, sur des personnes qui y sont exposées sans précaution : ne pourraient-elles y voir, en toute bonne foi et au premier degré, tout simplement une représentation dégradante ?
- à lancer un débat public sur les concepts artistiques et politiques qui sont à l’origine de telles représentations, ainsi que sur les pratiques de la diffusion artistique : je vous suggère de l’organiser, par exemple, lors du Festival « Perspectives nouvelles » de Saarbrücken – Moselle de 2004 ;
- à renouveler votre imaginaire en vous affranchissant des stéréotypes sexistes et des modes artistiques ;

- bref, à ouvrir des perspectives VRAIMENT nouvelles

Florence Montreynaud


copie à
M. Jean-Jacques Aillagon, ministre de la Culture
Mme Nicole Ameline, ministre de la Parité et de l’égalité professionnelle
Mme Christa Piper, responsable des droits des femmes de Saarbrücken
M. Kajo Breuer,
maire de Saarbrücken
M. Rainer Silkenbeumer, adjoint au maire de Saarbrücken, responsable de la culture
M . Peter Müller, ministre-président de Sarre
M. Philippe Leroy, président du Conseil Général de la Moselle

Réponse le 2 juin 2003

Madame,
Merci de vos commentaires sur le programme de Perspectives Nouvelles 2003. Je les estime à leur juste valeur, mais je me permets de conserver ma propre liberté de regard sur les documents et la communication du festival, qui sont le fruit du Studio Damblant-Hussenot, deux créateurs graphistes dont je trouve le travail pertinent, non-provocateur (pas de sexe, pas de violence), mais retenant suffisamment l'analyse pour faire débat, ce qui est sans conteste le but de ce festival, se déroulant principalement dans une région transfrontalière assez conservatrice dans le domaine culturel (et des images).

Les spectacles proposés sont, je vous le garantis, eux aussi de nature à surprendre les habitudes des spectateurs, tout en étant de véritables démarches artistiques, que j'assume pleinement. Je ne doute pas, si vous avez l'occasion de les voir, que vous pourriez en convenir (libre à vous bien sûr de ne pas les trouver à votre goût).

Respectueusement,

Laurent Brunner


Réactions de signataires de "Encore féministes !"
Monsieur,

Au sujet de l'affiche "La Femme aux casseroles", voici ma réponse : :
il est vrai qu'on pourrait penser qu'avec cette affiche, vous vous livrez un peu à un "sexisme de bac-à-sable" qui ne mérite pas qu'on s'y arrête car il y a nettement plus choquant en ce domaine.
Cependant, je relève la symbolique de la casserole et du soutien-gorge.
N'aurait-il pas été plus intéressant (pour ne pas dire transgressif ?) d'affubler ainsi non pas une personne de genre féminin mais de genre masculin ?
Ou, pour être plus claire car les notions de genre vous dépassent peut-être complètement (mais peut-être pas ? Qui sait ?) : un homme !
Cette affiche pourrait ainsi s'intituler avec bonheur : "L'Homme aux casseroles"...
Frédérique Leborgne
Monsieur,
On passera sur votre ignorance de la diffusion de l'image incriminée sur le site : http://www.perspectives-sb.de.

Je remarque que dans votre réponse vous me faites part de vos goûts personnels en matière de graphisme mais que vous n'argumentez pas sur le fond.

Notamment, vous n'apportez aucun élément permettant d'infirmer le caractère sexiste et dégradant de cette affiche.

Et vous, avez-vous des idées personnelles ou vous contentez-vous de vous faire le relais de représentations stéréotypées sur les femmes ?

Caroline Lachlan