Encore feministes !

Sommaire

Comment je suis devenue féministe, par Isabelle Collet

 

Ce texte est le prologue de la thèse d'Isabelle Collet, La Masculinisation des études d'informatique. Savoir, pouvoir et genre. (Paris X, 2005)

Contexte
Les membres de la famille de ma mère, des juifs espagnols installés en Algérie, ont toujours considéré qu'ils étaient en moyenne plus intelligents que leur entourage. Cette conviction leur a fait adopter deux comportements : tout d'abord, ils avaient tendance à se marier entre eux et ensuite, ils avaient des projets de carrière bien établis pour leurs enfants. Les garçons devenaient médecins ou pharmaciens, éventuellement avocats… les filles devenaient institutrices.
Ma mère aurait voulu être médecin. Mais issue d'une dynastie d'institutrices, comment pouvait-elle y échapper ?
Sa vie fut longtemps une succession de combats pour échapper à l'emprise des règles familiales. Sa victoire majeure fut d'épouser mon père, un lorrain venu faire son service en Algérie et qui n'était donc ni juif, ni pied-noir. Elle passa outre le scandale familial, arracha le consentement à son père et partit vivre en Lorraine après l'indépendance de l'Algérie.
Ma sœur et moi avons eu la chance d'être désirées en tant que filles, même si les raisons étaient ambiguës. Il était hors de question pour ma mère d'élever ses enfants dans la Tradition, ce qui signifiait que si mes parents mettaient au monde un garçon, il ne serait pas circoncis… sacrilège impardonnable qui aurait peut-être éloigné définitivement ma mère de ses parents. Heureusement, les petites filles juives n'ont pas d'alliance à sceller avec Dieu.
Ma sœur et moi avons été élevées dans l'idée que nous avions les mêmes droits que n'importe quel garçon et que nous étions totalement libres de nos choix de vie. J'ai longtemps cru que le combat féministe n'avait de sens que pour la génération de ma mère. Toutes les opportunités nous étaient ouvertes, à condition qu'on veuille bien aller les prendre. L'éducation ''féministe'' donnée ma mère m'a rendue aveugle au sexisme… ça m'a protégée. La fois où mon grand-père maternel m'a dit : « une fille ne peut pas être plus intelligente qu'un garçon », je l'ai pris pour un imbécile. Je devais avoir dix ans.
Initiation
Quand j'ai eu huit ans ou dix ans, j'ai entendu une nouvelle à la télévision qui m'a intriguée : une championne olympique de course à pied avait été déclarée être finalement un homme. Elle, enfin il, s'appellerait désormais Erik et non plus Erika et devrait rendre sa médaille. Etonnée, je suis allée demander à ma mère le sens de cette information. Elle m'a expliqué pour mon plus grand émerveillement que certaines personnes naissent avec les deux sexes à la fois et qu'il est impossible de déterminer s'ils sont homme ou femme. Devant mon air ravi, ma mère a jugé bon de préciser que les personnes qui ont le malheur de naître avec deux sexes en souffrent beaucoup. Cette remarque m'a déçue. Ces gens qui ont la chance de pouvoir choisir leur sexe et d'en changer à leur guise, n'en profitent même pas ! Moi, je trouve cette singularité fantastique et je constate qu'il est particulièrement ingénieux de s'appeler Erika dans ce cas, pour pouvoir masculiniser aisément son nom en cas de besoin.
Environ 20 ans plus tard, mon mari et moi aurons une petite fille pour laquelle je choisirai sciemment un prénom non androgyne.
En 2000, les tests relatifs au sexe sur les joueurs olympiques ont été supprimés : les résultats étaient trop souvent ambigus.
Ma carrière en marche
Ma sœur et moi avons fait des études scientifiques. Elle est devenue ingénieure en biochimie à une époque où ce n'était pas très à la mode pour une fille. Je suis devenue informaticienne scientifique. Je ne me suis jamais considérée comme un garçon manqué… Mais étais-je un garçon manquant ?
Petite, ma mère m'a donné le goût de la lecture et a encouragé mon goût pour l'écriture que j'avais contracté en classe Freinet. Aujourd'hui, je tente de poursuivre la dynastie : grand-mère institutrice, mère institutrice puis professeure de collège, moi formatrice puis, je l'espère, enseignante-chercheuse.
Mon père m'a emmenée bricoler avec lui. Comme il était électricien et daltonien, je lui lisais les couleurs sur les résistances. Perchée sur un tabouret dans son atelier, je le regardais souder, trier des composants, construire son poste de radioamateur… Je lui ai fait réviser le code morse pour son examen. Agent EDF, il m'a souvent emmené à son travail, voir les pylônes, les transformateurs de plusieurs tonnes, les tableaux de commandes. L'électricité était pour moi un élément familier, dangereux mais qui ne me faisait pas peur : pendant les orages, je me mettais à la fenêtre pour voir les pylônes s'allumer à cause des surtensions. J'étais fascinée par le pouvoir qu'on avait dans la salle principale du poste EDF. Il suffisait de tourner un commutateur et hop, tout le nord des Ardennes était sans électricité. On en basculait un autre et la ville de Reims était privée de courant.
Continuité
Je sais tricoter et je sais souder. Je sais faire des pompons et du tricotin. Je connais encore le code couleur des résistances et la plupart des lettres en morse. Ces capacités m'assurent à l'occasion un certain succès en société. Bien qu'étant une fille, je n'ai visiblement pas une tête à savoir tricoter. Puisque je suis une fille, on se demande comment j'en suis venue à savoir souder.
Je n'ai jamais eu conscience d'être une fille… je n'ai jamais eu conscience que le fait d'être une fille aurait dû impliquer chez moi certaines aptitudes, certaines préférences, certaines études… Mais étais-je vraiment une fille ?
Contexte
CM1, petite école de petite ville de province, instituteur à l'ancienne… C'est-à-dire instituteur qui n'hésite pas à frapper ses élèves en leur expliquant que ceux qui s'en plaignent aux parents sont vraiment des minables. Sa classe est un espace domestique, privé et fermé… Moi, je venais de passer 2 ans en classe Freinet.
Heureusement que les enfants sont malléables à cet âge-là, dit-on… Heureusement que les enfants sont dociles…
A l'intérieur de la classe, tout est régi par le Maître, y compris le placement des élèves : le premier de la classe est assis à côté du deuxième, etc. J'étais toujours première. Je me souviens du fond de la classe : quelques filles indistinctes, silencieuses et presque inconnues. Moi, au premier rang devant le bureau, elles, au fond, près de la porte…
Portraits
Le jeudi, deux activités de détente au choix nous étaient proposées : “Jeu d'échecs” ou “Couture”. Curieuse vision du choix ! Bien sûr, les garçons pouvaient faire “Couture” s'ils le voulaient, mais on voyait bien que l'idée même amusait le Maître… Tous les garçons ont choisi “Echecs”, bien entendu.
Le Maître ne s'occupait que de l'activité "échecs". Ce jeu était supposé développer nos compétences mathématiques et logiques. En tant que bonne élève, je me suis mise à apprendre les échecs… Curieusement, je n'ai pas trouvé ce jeu amusant. Une fois, j'ai décidé de faire “Couture”. Le maître m'a regardée d'un air profondément peiné. Moi ? Sa première de la classe ?
En faisant de la couture, je suis allée discuter pour la première fois de l'année avec ces filles indistinctes du fond de la classe. J'ai découvert qu'elles savaient parler et que je ne m'ennuyais pas en discutant avec elles. J'ai trouvé cela tellement surprenant que je m'en souviens encore.
Continuité
Je n'ai fait de la couture qu'une seule fois. Je suis retournée m'ennuyer aux échecs, puisque c'était ce qu'on attendait de moi. Quand je me comportais comme une fille, je n'intéressais plus personne. De toute façon, je n'aimais pas coudre non plus.
Portraits
Un jour, le Maître a organisé un tournoi d'échecs. Pour l'occasion, tous ceux qui participaient à cette activité devaient fabriquer un échiquier. Le plus bel échiquier aurait les honneurs de la finale.
Un gamin est arrivé avec un échiquier magnifique, bleu et or. C'était un mauvais élève, un de ceux qui ramassaient souvent des claques. Tout le monde l'a regardé d'un autre œil ce jour-là, y compris le Maître. Il avait réussi à prouver qu'il était bon à quelque chose, grâce à cette activité sortant du programme scolaire. Peut-être que les filles silencieuses faisaient de magnifiques travaux d'aiguilles… mais l'activité “Couture” était libre. Pour le Maître, c'était l'autre façon de dire qu'il ne s'en occupait pas.
Ma carrière en marche
Fin d'année, le Maître attaque le gros morceau du programme en maths : les tableaux proportionnels. Personne n'y comprend rien alors il s'embrouille dans ses explications et revient à la bonne vieille règle de trois. Ce changement de méthode me perd définitivement alors que je commençais à m'y retrouver. Ma note en composition fléchit un peu, même si je suis toujours première. Le Maître me regarde alors avec compréhension et me dit : “C'est vrai que là, ça devient un peu difficile”. Le message fut limpide pour moi, alors que j'avais neuf ans. Le Maître ne m'en voulait pas d'avoir moins bien réussi, il s'y attendait même un peu… J'étais soulagée. Ce fut la première fois, mais pas la dernière, que j'ai douté de mes capacités en mathématiques…
Contexte
Collège. Biologie et physique : les cours de tous les défis. C'est là qu'on dissèque l'œil de bœuf, qu'on se pique le doigt pour déterminer son groupe sanguin, qu'on allume le bec bunsen et qu'on concocte des mélanges détonants avec du méthane et de l'oxygène.
Portraits
Je regarde avec mépris ces filles qui jouent les petites natures devant les dissections, qui racontent comment la vue du sang les fait s'évanouir et qui refusent d'allumer le bec bunsen. Bien sûr, cet œil de bœuf qui me regarde du fond de sa cuvette me fait un drôle d'effet. Bien sûr, j'ai moi aussi peur du bec bunsen. Plutôt me faire couper en morceaux que de l'avouer ! Pourtant ces filles qui jouent les midinettes effarouchées sont populaires auprès des garçons, on les trouve drôles, charmantes et de bonne compagnie. Certes, on se moque d'elles aussi, mais apparemment, ce n'est pas grave, ça en augmente même leur intérêt !
J'ai l'impression d'avoir manqué quelque chose. Je me demande un moment si je ne devrais pas plutôt essayer de me comporter comme elles… devenir une fille.
Continuité
Je ne suis pas une fille, je ne suis pas un garçon, la sexualité, c'est pour les grands, cela ne nous touche pas, à notre âge… et voilà que je découvre à quatorze ans que des filles de ma classe sortent avec des garçons !
On ne peut pas être en retard en tout : cela fait deux ans que je sais programmer en BASIC. Mon père a fait entrer une première machine à la maison. Elle n'a pas d'écran, mais une bande de papier sur laquelle s'impriment les instructions. Mon père est fasciné par la programmation. Je ne comprends pas bien pourquoi mais je m'initie au Basic, à la programmation des calculettes, c'est une sorte de jeu. Plus tard, pour un Noël, il s'achète un Apple II+. C'est cher, mais il explique à ma mère qu'il en avait toujours rêvé.
Mon père a dû arrêter l'école au BEP et l'a toujours regretté. Sa famille était plus ou moins convaincue qu'il fallait payer pour envoyer ses enfants au collège. Et après tout, dans la famille, on allait tous à la Mine, alors, pourquoi aurait-il fait autre chose ? A dix ans près et dans un autre milieu social, il aurait pu devenir un hacker.
Quand je réfléchis bien, je me rappelle que le premier ordinateur de la maison était un ordinateur mécanique. Dans mes souvenirs de petite fille (je devais avoir cinq ou six ans, pas plus), je revois un assemblage très compliqué et subtil de minuscules pièces en plastique rouge ou blanc. Selon comment mon père ou ma sœur les inséraient dans la machine, ils obtenaient des résultats différents. J'aurais bien aimé participer à ce qui me semblait être un fantastique jeu de construction mais ils me disaient que c'était trop difficile pour moi. Je les regardais manipuler ces petites pièces avec curiosité, comprenant seulement qu'ils se posaient des tas de problèmes sans obtenir aucun résultat visible.
Contexte
Le lycée. Dans ma ville de province, les choses sont bien rangées : certes, les lycées sont mixtes, mais il y a le lycée technique (ex lycée de garçons) qui abrite l'internat de garçons et les classes de maths sup. Et il y a le lycée littéraire (ex lycée de filles), qui abrite l'internat de filles et les classes de Khâgne.
Ma carrière en marche
Le lycée “de filles” est accessible par un bus direct depuis chez moi, c'est celui que je choisis, comme tous les élèves qui viennent de mon collège. Dans ce lycée, on prend préférentiellement les latinistes… c'est ainsi que je l'obtiens.
Continuité
Particularité de ce lycée, en Première scientifique, on compte six garçons pour trentre-trois élèves. Ils sont un peu nos mascottes. Quand ils reviennent de chez le coiffeur, on les siffle, on leur propose de défiler devant nous et ils sont les premiers à trouver cela amusant. La répartition des sexes de ma classe de Terminale est à peu près équitable. Du côté des enseignants, J'ai une prof de maths, une prof de physique, un prof d'allemand, un prof de français et un prof de philosophie misogyne qui provoque les filles… Je le snobe, il ne mérite pas que je lui réponde. Ces propos sont ridicules, on est à la fin du XXe siècle, quand même !
Je sors avec un garçon, un "nerd" [scientifique asocial], bien sûr. Pour autant, je ne sais pas ce que c'est que les soirées entre filles où on parle des garçons et où on se chuchote des secrets à l'oreille.
Portraits
Au moment du bac, il se passe tout de même des choses étranges autour de moi. Mes deux amies les plus proches adoptent un comportement incompréhensible que j'aurais même qualifié de stupide si elles ne m'avaient pas été aussi sympathiques.
La première, c'est Sylvie. Je la connais depuis la seconde, une brute en maths. Aussi peu féminine qu'on peut l'être, pantalon de velours et sweat-shirt large. Cette année-là, l'épreuve de maths du bac C est particulièrement difficile. A ma grande surprise, Sylvie n'a pas la moyenne. Elle renonce alors à faire maths sup, persuadée qu'elle n'aura jamais le niveau. Je lui réponds aussitôt : “Si toi, tu n'as pas le niveau, qui l'aura ?” Peu importe. Cet unique échec est le signe craint et attendu depuis longtemps. La preuve est suffisante. Elle se rabat sur médecine, ce qui à ce moment-là, me semble lui convenir comme une bicyclette à un poisson. Néanmoins, elle est cardiologue, aujourd'hui.
La deuxième, c'est Marianne. Elle est l'aînée d'une famille de 3 enfants. Son frère et sa sœur ont une dizaine d'années de moins qu'elle. Marianne a une piètre opinion d'elle-même. D'ailleurs, sa mère lui répète suffisamment qu'elle n'est pas tellement brillante. Le génie de la famille, c'est son petit frère. D'après sa mère, il est évident qu'il est d'une intelligence supérieure. Marianne est mince, si mince qu'elle est à la limite de l'anorexie. Elle veut être infirmière et sa mère trouve que c'est une bonne idée. Avec un peu de chance, elle trouvera un mari médecin et aura une bonne situation. Je lui demande alors : “Pourquoi ne ferais-tu pas médecine directement, puisque tu es meilleure que moi en maths ?” Elle pense qu'elle n'aura jamais le niveau. Sa mère le pense aussi. Je suis sidérée. Je n'imaginais pas qu'une mère puisse déprécier sa fille.
Pourtant Marianne aime vraiment les maths. Je passe l'année à lui dire (avec l'appui de la prof de maths) qu'elle devrait essayer médecine. Si elle échoue, elle pourra toujours se diriger par la suite vers l'école d'infirmières. Elle me tient des discours infinis sur son manque de capacités, son vrai désir d'aider les malades, de se rendre utile…
Marianne a 18 en maths au bac D. Elle entre tout de même en école d'infirmières. Elle s'y ennuie à mourir et attend avec impatience d'être titularisée pour que ses aspirations se réalisent enfin. Je la revois deux ans après. Elle est infirmière. Elle en a déjà assez de son boulot. Elle reprend des cours de maths pour essayer d'entrer en maths sup bio. Elle me raconte son parcours avec une désinvolture feinte pendant que je pense qu'il est trop tard. On ne parle pas de sa mère.
Contexte
Fac de sciences, option Maths Physique. Je découvre un autre monde. J'y trouve mes premiers vrais amis, des garçons, des scientifiques. Je m'aperçois que jusqu'à présent, je n'avais jamais fait de maths, juste de l'entraînement. Mes cours me fascinent et m'épuisent.
Continuité
Je découvre le jeu de rôle. Je n'y viens pas en traînant les pieds, comme la copine qui vient voir. Je sens dès le début que je vais adorer. C'est à ma première table de jeu que je croise celui qui deviendra mon mari.
Au début, mes adversaires de jeu me sous-estiment parce que je suis une fille et j'en profite pour les rouler dans la farine. Je joue, je suis “Maître de jeu”, j'écris dans une revue spécialisée. Je peste contre ces filles qui interdisent à leur copain de jouer avec nous. Mais je n'ai pas vraiment envie qu'elles nous rejoignent : moins il y a de filles, plus je suis exceptionnelle. Mes copains disent que je ne suis pas une vraie fille. Pour eux, c'est un compliment et je le prends comme tel.
Ma carrière en marche
Mon année de fac est un échec, un échec bizarre mais incontestable. Les seuls modules que je valide sont la méthodologie, l'informatique et la théorie des nombres. C'est curieux, ce dernier module est réputé être le plus difficile, le plus abstrait. Pour moi, les nombres sont des petites bêtes prévisibles dont j'étudie les comportements. La notation abstraite me fascine. Le fait que je n'en voie pas la moindre application concrète ne me gêne pas du tout. Et même, je préfère, j'aime la pureté de cette discipline-là. Depuis, je connais au moins une application directe à la théorie des nombres : l'informatique.
Contexte
J'entre à l'IUT informatique. Je m'y ennuie poliment pendant deux ans. Le niveau en maths y est ridiculement bas même pour moi qui n'ai qu'une année de Deug et encore, avec des résultats médiocres. Autant pour la prétendue association maths et informatique ! Je sors dans les dix premières et j'entre en licence d'informatique : image de synthèse et traitement d'images.
Continuité
La promotion comportait un cinquième de filles… je ne m'en suis jamais rendu compte…
Portraits
Enfin, je ne suis plus une extraterrestre, enfin, je trouve ma tribu avec le groupe des programmeurs. Je ne suis pas la meilleure programmeuse, mais je me défends bien. Sur une promotion de 16 étudiants, il y a deux autres filles. Le directeur de la formation me dit qu'elles sont là parce qu'il avait pratiqué une discrimination positive. Je suis en somme la seule fille vraiment à sa place dans cette formation. J'en tire une fierté incontestable.
Nous autres, les vrais programmeurs, le noyau dur de la licence, nous regardons avec condescendance tous ceux qui selon nous n'ont rien à y faire, les deux filles mais aussi quelques garçons. Ce ne sont pas des vrais informaticiens comme nous… ce ne sont pas des hackers… mais à l'époque, nous ne connaissions pas ce terme.
Ma carrière en marche
Il y a quand même une petite différence entre ces garçons et moi : le temps passé sur les machines. Je suis moins bonne programmeuse qu'eux, je ne l'impute pas à un manque de capacités intrinsèques mais à un manque de passion pour la programmation. Je ne passe pas des heures sur la machine et je n'ai pas l'intention de le faire.
Je sais bien à quoi ressemble un vrai hacker : c'est cette année-là que j'en épouse un. Je sors quatrième de promotion mais cette place me semble usurpée. J'ai l'impression d'atteindre mes limites. Je n'envisage à aucun moment une maîtrise…
A ce moment-là, je ne me souviens ni de Sylvie, ni de Marianne.
Contexte
Mon premier métier était technico-commercial en conception et dessin assisté par ordinateur. Cet emploi ne me correspondait absolument pas, tant dans sa fonction commerciale pour laquelle je n'avais aucun goût, que dans sa fonction technique : je n'avais jamais vu une table de dessin industriel. Mais en 1991, c'était la crise de l'informatique, alors, j'ai pris ce que j'ai trouvé. Pourquoi mes employeurs m'ont-ils donc embauchée ? Parce que j'avais l'âge requis pour signer un contrat de qualification, pour lequel je n'ai reçu d'ailleurs pratiquement aucune formation.
Ma carrière en marche
Neuf mois plus tard, la société me licencie abusivement. Suivent chantage et intimidation pour me faire renoncer à mes droits… Je fais de grands progrès en droit du travail et l'affaire se termine aux prud'hommes où je gagne. Actuellement, mes anciens employeurs tiennent un bar à hôtesses… Je n'ai plus jamais signé de CDI avec une entreprise. J'ai ensuite été vacataire, puis j'ai travaillé comme consultante indépendante.
Débuter sa carrière en travaillant pour de futurs proxénètes rend méfiante.
Contexte
Mon second métier fut formatrice en informatique, puis en bureautique, puis en toutes sortes de chose. Plus particulièrement, j'ai formé des caristes à la gestion des stocks sur ordinateur. J'allais au travail en me disant : « j'adore ce boulot ». Ensuite, j'ai formé le personnel des Maisons de champagne à la bureautique.
Continuité
J'ai vu des chefs de service envoyer leurs secrétaires en formation, alors qu'eux-mêmes refusaient de toucher à la machine : c'était indigne d'eux. Je les ai vus revenir, bien plus humbles, quelques années plus tard, car la direction leur avait supprimé leurs secrétaires et les avait équipés de portables.
J'ai vu des hommes venir mesurer avec moi leurs compétences en informatique. Evidemment, ils ne pouvaient pas imaginer que la prof de bureautique avait une licence d'informatique scientifique. Après la première passe d'armes, je leur inspirais une franche admiration. Le phénomène continue à se produire aujourd'hui dans mon cours d'approche clinique de l'informatique. Mais ça ne m'amuse plus.
En six ans, mon seul accrochage sévère fut avec une femme, seule dans un groupe de formation masculin, qui ne supportait pas de perdre sa singularité et son autorité à mon profit.
Rupture
Je savais que j'étais une bonne formatrice. Mais après avoir passé près d'un an à regarder ma montre en cours, je me suis dit qu'il fallait que je change de métier. A Reims, former dans le Champagne vous donne des lettres de noblesse mais j'étais plaquée contre le plafond de verre. Les seules opportunités qui m'étaient offertes étaient de migrer vers la technique, le dépannage, la maintenance… me renvoyant à mon passé de technicienne dans ses fonctions les plus basiques, bien en dessous de ma qualification.
Continuité
C'est quand je suis partie en congé de maternité que mon chef et moi avons découvert qu'il était impossible de me remplacer par une seule personne… De cette époque, j'ai retenu deux choses : les femmes sont parfaites comme vacataires surtout quand elles sont en âge d'avoir des enfants, et la valeur de votre travail se mesure au prix auquel vous êtes payé et non pas à la qualité du travail fourni.
Devinette :
Je suis informaticienne et je sais souder. J'aime le jeu de rôle, je lis de la science-fiction et j'en écris aussi. Les jeunes enfants m'ennuient et je ne trouve pas les bébés mignons. Tous mes amis sont des garçons. Je suis formatrice mais mes supérieurs veulent me ramener à la technique. Et puis, je suis enceinte…
De quel sexe je suis ?
Transgression
Je pensais que la maternité allait m'adoucir. Elle m'a rendue plus autoritaire et plus sûre de moi. J'ose alors faire une chose inimaginable : je cesse de snober les sciences humaines, comme il était de bon ton de le faire avec mes copains informaticiens et j'entre directement en maîtrise de sciences de l'éducation. Cela me semble incroyablement prétentieux, mais en même temps, je peux tout me permettre ! Je me retrouve avec stupéfaction et effroi devant un amphithéâtre plein de filles… Je découvre qu'il peut être agréable de travailler avec elles.
Discontinuité
J'ai toujours su que j'étais une fille. J'adorais le personnage de Claude dans Le Club des Cinq, mais je ne pouvais pas tout à fait m'identifier à elle car moi, je n'avais aucune envie d'être un garçon. Et pourtant, je n'arrivais à m'identifier à aucune autre fille, à aucune femme célèbre. Pas d'écrivaine, pas de scientifique dans mon paysage, pas d'héroïne de roman qui me fasse envie, surtout en science-fiction ! Heureusement qu'il y avait Yoko Tsuno. Je ne sais pas si Leloup, l'auteur de cette bande dessinée, imagine le bien qu'il a pu faire aux filles comme moi !
Etais-je la seule de mon espèce ? Etais-je une fille quand même ? Comment pouvais-je avoir une bonne opinion de moi alors que j'avais une mauvaise opinion des filles ?
Continuité
Puisque la moitié de ce que je fais va contre ma nature, y a-t-il une nature ? Qu'est-ce qui peut nous identifier comme fille ou garçon alors que je n'arrive à m'identifier ni comme fille ni comme garçon ? Et si la clé se trouvait quelque part dans ce cours de maîtrise mystérieusement appelé : ''Rapports sociaux de sexes en éducation'' ?