Encore feministes !

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action n°29 - 3 novembre 2005
Plaindre Bertrand Cantat ! Et Marie Trintignant ?

 

S'élever contre un crime machiste, c'est être une « pouf » !

Le 25 octobre 2005, France Inter donne la parole à Hubert-Félix Thiéfaine. A propos d'une de ses chansons, « Ronge tes barreaux avec tes dents », le chanteur évoque l'été 2003, période où il a « suffoqué » et « beaucoup souffert de ce qui s'est passé à Vilnius, de ce qui est arrivé à l'un de [ses] camarades ». Il se désole de « ce qui est arrivé à Bertrand Cantat », chanteur de Noir Désir emprisonné pour avoir frappé sa compagne jusqu'à la tuer.
Le journaliste du 13-14, Patrick Boyer, tente mollement de récupérer le coup en parlant de la victime, l'actrice Marie Trintignant. Mais le chanteur ne l'entend pas de cette oreille. Non, c'est bien pour le tueur qu'il se désole. C'est de ce tueur qu'il est solidaire. Le chanteur qui dit se « mettre à la place des gens » est incapable de s'imaginer dans la peau de celle qui est tombée sous les coups, de ses parents ou de ses fils qui ont perdu celle qu'ils aimaient.
« Beaucoup de nanas en ont profité » et « ont resservi la soupe », accuse le chanteur, en parlant des femmes qui ont replacé ce drame dans son contexte : une France où les violences contre les femmes sont courantes et font une kyrielle de mortes chaque année. Une société où la domination masculine s'exerce au quotidien, à la maison mais aussi dans la rue et au travail. « Des conneries » pour le chanteur qui estime que « le problème est franchement ailleurs ». Et il continue en traitant de « poufs » les « nanas syndiquées dans les trucs féministes » qui ont osé s'en prendre à la violence de certains hommes dont Bertrand Cantat.
La complainte du chanteur ne s'arrête pas là. Il compatit avec tous ceux qui sont enfermés parce que « un jour, dans leur vie, ils ont eu un accident, ils ont pété les plombs, ils ont dépassé la norme. Pour quelques minutes de leur vie, ils gâchent le reste », ces gens qui « ne sont pas des criminels mais qui, pour une raison ou une autre, le deviennent ».

Triste monde, où on laisse, sur une radio sérieuse et à une heure de grande écoute, un chanteur plaindre un bourreau qui a frappé sa femme et l'a laissée agoniser sans lui porter assistance. Le meurtrier a « seulement » commis un crime sexiste. S'il avait commis un crime raciste, antisémite ou pédophile, aurait-on écouté sans sourciller le chanteur prendre sa défense ?

Sylvie Debras, 26 octobre 2005

texte envoyé par Sylvie Debras, via Internet, à l'émission, à la rédaction de France Inter et au médiateur.

autres propositions
- écrire à Thiéfaine via son site : webmaster@thiefaine.com
- l'attaquer en justice pour insultes sexistes.
Votre avis ?

J'ai écrit à ce sujet, au nom du réseau "Encore féministes !", à la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (HALDE), qui m'a accusé réception par une réponse du 25 octobre 2005, de Marc Dubourdieu, directeur général, qui ajoute, sans autre précision : « Soyez assurée que la Haute Autorité est vigilante, dans le cadre de ses attributions, à la lutte contre les discriminations qui pourraient être liées au sexisme. » En effet, nous voilà assuré-es et très rassuré-es !
Florence Montreynaud


Courriels et témoignages de membres

de Kiren Bouvier

Moi aussi, j'ai été indignée par les propos tenus par ce chanteur et le manque de motivation de Mr Boyer à stopper ces horreurs. J'ai donc écrit à France Inter par le biais de leur site internet.

Mon message:
Je vous écris pour vous communiquer mon indignation au sujet de l'émission de Patrick Boyer qui a eu lieu le 25 octobre avec le chanteur Hubert-Félix Thiéfaine. Comment peut-on laisser passer des propos aussi cruels à l'égard des féministes et de toutes les autres femmes qui souffrent de la violence des hommes ? Je suis enseignante aux Ulis, et beaucoup de mes élèves ont des mères victimes de violences conjugales. Dans cette ville (comme dans pas mal des villes un peu "chaudes" de la région parisienne), les femmes sont humiliées constamment, et traitées de putes ou de salopes dès qu'elles essaient de lever la tête. Désormais, elles sont aussi traitées de "pouf" et ce, dans une des radios les plus sérieuses de France.
Comment voulez-vous que ce problème s'arrête? Mon père est d'origine pakistanaise, et j'ai malheureusement vu dans son pays une justice à deux vitesse et le droit pour un homme de battre sa femme sans être inquiété puisque c'est sa propriété. Je ne pensais pas qu'en France, au XXIème siècle, une radio nationale pouvait laisser passer de tels propos ! Je ne suis pas une de ces « nanas syndiquées dans les trucs féministes », simplement une femme qui, tous les jours, essaie d'éveiller un sens critique, un esprit de citoyenneté chez des élèves qui voient leur mère pleurer trop souvent.

De Thierry BARREAU
Je suis, au quotidien, confronté à la difficulté d'être de femmes victimes de violences conjugales. Mon épouse, en son temps, avant notre rencontre, en a subi. Harcèlement moral, physique, agressions sur soi, ses biens, son entourage... Je constate cependant que, depuis trop peu de temps certes, les réquisitoires du Ministère public, en la matière, se font enfin plus rigoureux. Dernier exemple en date que je connaisse : le procureur de la République de Cherbourg Octeville a requis six mois de prison dont deux ferme pour un homme coupable de menaces de mort à l'encontre de sa compagne. Il a été suivi par la cour. Petit début. Combattons ensemble pour que justice soit enfin rendue ! N'est-ce pas le point de départ, le passage obligé, pour toute reconstruction de soi ? La violence, les violences s'expriment souvent sournoisement. Il convient d'y faire face avec dignité, sans exagération mais sans concession. C'est ce que, modestement, de ma fenêtre, j'essaie de mettre en pratique au quotidien. Et je ne suis pas seul. C'est rassurant, réconfortant, n'en déplaise aux "chanteurs", aux "journalistes"... mais c'est un autre procès.

de Hélène
Ancienne victime de violences domestiques, ayant eu peur pour ma vie, et encore aujourd'hui pour celle de l'enfant que je suis obligée de laisser voir à l'homme qui m'a brutalisée, j'ai été estomaquée d'entendre H-F Thiéfaine se foutre officiellement sur les ondes de la mort de Marie Trintignant et plaindre celui qui lui a défoncé le visage et le crâne à coups de poings aux doigts bagués de métal...
Marie est ressortie de cette chambre d'hôtel les pieds devant : Thiéfaine pourra inventer ce qu'il veut pour défendre son cher copain batteur de femmes, les faits sont là et ils sont têtus.
Marie Trintignant a été battue à mort : ce n'est pas un pétage de plomb, ce n'est pas un accident. C'est un meurtre.
Même si ça fait mal au bec des machos de service de le reconnaître.

Inutile de se dire "de gauche", "engagé", "altermondialiste" ou que sais-je encore, si on est incapable de reconnaître l'oppression des femmes; une oppression qui se passe pourtant sous nos yeux, tous les jours, tout le temps.
Il suffit de les ouvrir, les yeux..
Si c'est tout ce qu'ils ont à nous proposer, ces hommes "de gauche" là, ils peuvent aller se faire voir ailleurs, et leur musique avec.

PS. J'oubliais. Lamentable, la diatribe contre les "pouffes" féministes... Je découvre avec horreur que Thiéfaine est un réactionnaire comme on n'en fait plus beaucoup...

de Karim Bey SMAIL
en espérant que cela serve ceux qui n'ont pas les mots, et que cela sensibilise ceux qui ne connaissent pas ces maux
L'affaire Cantat... lorsque ce drame est survenu, avec la confusion qu'elle a créée, les pro-Cantat m'ont paru déplacés et carrément impudiques. Je pense à Céline et son antisémitisme qui occulta son œuvre. Bien que j'aime la chanson « l'homme pressé » cela n'excuse ni n'amoindrit l'injure à l'amour ou à l'humanisme.
Mon père était de ces virils qui commencent par un mot trop fort, puis suivent les coup… faut-il être passé par ces rouages pour comprendre la détresse d'une femme face à son dictateur ?
Alors je vais vous le faire approcher : la violence conjugale, c'est le sang de sa mère sur la serpillière, on a beau frotter, l'image ne nous quitte pas... Les premiers temps, après la tempête, quand l'orage paternel quittait la maison, ivre de sa victoire. Nous étions là et las de nos défaites, à sept ou huit ans, le père devient l'ennemi, on prend le gant de toilette, on entre timidement dans la chambre, mes sœurs et moi lavions ma mère qui baignait dans son sang après que l'on soit sorti de dessous le lit, c'était un endroit où on nous trouvait facilement. Je ne pense pas que l'on se cachait ou se terrait, plutôt on attendait comme des lapins que ce soit notre tour, des poings dans la gueule, j'en ai eu aussi… Mais ce qu'elle a supporté entre les vexations quotidiennes et les parties de boxe pour mater la rebelle, je ne le souhaite à personne même à Bertrand. Un jour, épuisée et de guerre lasse, elle prit son bain, fit sa prière et se défenestra. La fratrie fut disséminée à la Ddass, ma mère passa un an et demi dans les hôpitaux et mon père se retrouva seul, sans clan à opprimer… Sa réflexion le poussa au suicide, mais toutes les femmes n'ont pas cette chance-là. Il n'y a pas de petites baffes ou de petites insultes, la violence verbale et physique sont les signes d'un déséquilibre qui fait confondre amour et propriété. Alors, oui qu'il se nique les dents sur ces barreaux, qu'il perde sa gueule d'aminche, qu'il soit aussi hideux que ces actes. L'amour à mort n'est pas une rime, mais une réalité froide et douloureuse pour trop de personnes : une aberration de l'homme moderne, et l'œuvre de lâches. La mise en icône de Marie est naturelle et légitime, l'esprit commun a bien plus appris de cette histoire que les statistiques anonymes où ma mère comme tant d'autres figuraient.
Pourtant on hurle quand on meurt, mille fois la rue aurait dû appeler la police. Mais ils n'ont fait que râler pour leur tranquillité troublée. Tuer pendant les heures ouvrables devrait figurer sur les baux de location… Alors, Marie, où que tu sois, tu as été plus fragile que ma mère, et la terre entière est complice de tous ces crimes. Que tu les représentes est triste mais nécessaire, vital pour toutes les anonymes qui chaque jour tombent sous trop de coups.

Voir aussi "Qu'attend-on ? Le prochain meurtre ?"